Entre dépréciation, appréciation et réappropriation des personnes noires et afrodescendantes...


1/ Où sont les personnes Fxmmes noires et afrodescendantes ?

Je me suis posée la question de savoir où sont les Fxmmes noires au sein de la société française à la manière dont elles sont représentées dans les médias (en général) qui n'est pas à l'image de ce qu'elles sont dans la réalité.


J'ai eu à nouveau cette réflexion après avoir regardé la série Netflix "LUPIN".

Je me suis demandée, une nouvelle fois, où sont les Fxmmes noires ???

Je me suis demandée où sont les personnages incarnés par une fxmme noire, pourquoi ne trouve-t-on pas de narratif autour des personnalités noires et féminines ?


Pourtant de ce que je sais et de ce que je vis, les Fxmmes noires en France sont partout et occupent, pour certaines des postes importants.

Je ne considère pas qu'il y ait de sous métiers, mais dans la mesure où nous évoluons dans une société capitaliste, dans laquelle notre importance dans la société se mesure (beaucoup) au métier que l'on exerce et l'argent que nous sommes supposé.e.s gagner, il me semble NECESSAIRE de rappeler que les Fxmmes noires sont et peuvent être avocates, comédiennes, médecins, architectes, directrices marketing, consultantes, postproductrices, médecins, créatrices digital, journalistes, professeurs, réalisatrices, institutrices etc ...


Les Fxmmes noires prennent part à la société française en y contribuant par le travail, par les performances sportives, (cf Assa Koïta), à la vie politique et sociale.


Force pour moi de constater que le narratif et aussi ce que vivent et traversent particulièrement les Fxmmes noires ne semble pas être une préoccupation au sein de l'espace socio-économique.

La chanteuse Yseult pourra mieux en parler que moi.

Elle qui vient de remporter une Victoire aux dernières Victoires de la Musique en février 2021, quand elle a dû produire seule son dernier album dans l'industrie musicale française !


Je me demande, quand les projecteurs sont tournés vers les Fxmmes noires, si ce n'est pas du voyeurisme, de l'érotisation ou de la fétichisation de leurs existences !


2/Rappel historique et mise en perspective

Avec cet article, je reviens sur mon intervention au festival Africolor (décembre 2020), dont l'objet de la discussion était le suivant : Entre dépréciation et réappropriation du corps de la femme noire et afrodescendante.


La représentation des fxmmes noires et afrodescendantes et la façon dont elles sont perçues dans une société blanche et patriarcale a des impacts sur leurs vies affectives, sociales et sexuelles.

Beaucoup de fxmmes noires et afrodescendantes font l’objet de discriminations dans l’espace public, discriminations qui sont l’héritage d’un passé colonial et esclavagiste.

Ces discriminations puisent leur génèse des préjugés et des stéréotypes raciaux, dont les principaux concernant les fxmmes noires et afrodescendantes sont les suivants :


*la nourrice : la fxmme noire qui s’occupe des enfants des autres et qui occupe pour se faire toutes les fonctions liées au "care".

Pendant la période esclavagiste, notamment aux US, les fxmmes mises en esclavage s’occupaient et nourrissaient les enfants de leurs propriétaires blanc.h.e.s.

Elles n’avaient alors ni la possibilité, ni le temps de s’occuper de leurs propres enfants qui leur étaient arraché.e.s (cf "Moi, Tituba sorcière" de Maryse Condé qui relate cette période esclavagiste sur une île des Caraïbes, puis dans la ville de Salem aux Etats-Unis).


*la dominatrice/castratrice : la femme noire forte et en colère dotée d’une force presque masculine qui va être considérée comme repoussante et non désirable (cf la "Couleur Pourpre d'Alice Walker" et le personnage de Sofia).


*l’amazone, la putain, la jezebel : la femme noire n'ayant pas de vertu et un appétit sexuel débordant.


*la matriarche/sainte : femme noire cheffe de famille (potomitan dans les caraïbes) qui pallie la désertion des hommes noirs dans les foyers.


Ce que ne disent pas ces stéréotypes, c’est que pendant la période esclavagiste les unions entre les personnes mises en esclavage étaient interdites et donc clandestines ; les époux étaient parfois séparé.e.s dans des différentes plantations ; les unions étaient forcées entre personnes mises en esclavage.


Cela a eu pour effet que les fxmmes noires ont eu à construire des foyers « sans hommes », où la paternité des enfants dont elles donnaient naissance pouvait être contestée du fait des viols dont elles étaient victimes, notamment de la part de leurs propriétaires.


Ce qui n’a, je l'imagine, pas renforcé la confiance des hommes noirs dans leur paternité, de la revendiquer et d’une certaine manière d’en être fiers (la charge de la honte d’avoir une femme qui a été violée et dont le produit du viol est la naissance d’enfants illégitimes), ou la construction de foyers forcés entre personnes mises en esclavage !


Avec l’abolition et ensuite la période ségrégationniste aux Etats-Unis, les hommes noirs restaient la cible de lynchage* (groupe de personnes qui, sous prétexte de rendre justice, exécute un.e présumé.e coupable en public).


Ensuite, l’hyper-carcéralisation et l'hyper-criminalité des hommes noirs peut expliquer leur absence dans les foyers (soient ils sont morts… ou sont en prison), mais n'excuse pas leur défaillance.


En France, si on peut considérer que l'identité noire s'est construite différemment, elle n'échappe pourtant pas à des similitudes sur la perception et le traitement des personnes noires.


En France, l'identité noire se construit autour de : l'immigration, les indépendances des pays africains à partir des années 1960, la guerre d'indépendance de l'Algérie, le regroupement familial en vigueur depuis 1976 (qui permet à un.e ressortissant.e étranger.e non-européen.ne titulaire d’une carte de séjour de faire venir en France son/sa conjoint.e et ses enfants sous condition de ressources et de logement., les politiques sociales et politiques à l'égard des personnes des anciens territoires colonisés, le BUMIDOM (qui concerne les personnes originaires des DOM appelés DROM aujourd'hui), les politiques migratoires (droit du sol, droit du sang etc ...).


Dans ce cadre, il me semble pertinent d'évoquer, en ce qui concerne l'identité des personnes noires, les traumas intergénérationnels et les conséquences qu'ils peuvent avoir implicitement ou ouvertement sur les descendant.e.s.


Edith Tilmans, psychologue, évoque dès 1995, la transmission transgénérationnelle des traumatismes, et démontre comment un.e enfant.e devient le dépositaire d’une souffrance qui ne lui appartient pas directement, mais dont il/elle révèle la persistance.


Lorsqu’une personne a vécu des événements traumatiques dans son passé qu’elle essaye d’oublier, il arrive que, malgré elle, elle soit à nouveau hantée par les images traumatiques, que ce soit sous forme d’idées obsédantes, d’angoisses, de cauchemars…

Il arrive qu'on puisse dire que cette personne soit hantée par un "revenant" puisqu’elle sait que ces angoisses sont liées à un événement qu’elle reconnaît de son passé.

Il suffit que la personne soit en contact avec une situation qui, par l’un ou l’autre aspect, lui rappelle la scène traumatique pour que le revenant soit réveillé.

Certains professionnel.l.e.s de santé mentale ont décrit les notions de transfert/de cristallisation et d'amplification et s'accordent sur le fait que lorsqu'un traumatisme n'est pas résolu dans le passé, il se peut qu'il ait des incidences sur les descendant.e.s.


Ces hypothèses peuvent, je le pense, être appliquées à tout.e.s les descendant.e.s des personnes mises en esclavage, ayant vécu la colonisation, l'immigration et l'exil.

Pour qu'un traumatisme soit traité, il est nécessaire qu'il soit dit, pour que des changements s'opèrent.

Une reconnaissance du traumatisme subi est utile pour la guérison et la reconstruction.


Qui dit reconnaissance sous-entend la responsabilité ...




3/La représentation --- un outil politique

C'est pourquoi, quand j'évoque la guérison et la reconnaissance, je comprends la pertinence des mouvements tels que le Black Love et Black is Beautiful.

Le Black Love n'est ni plus, ni moins une célébration politique de l’amour noir, étant donné l’adversité dans laquelle les personnes noires sont exposé.e.s pour s’unir en raison des difficultés sociales et économiques qu'elles sont susceptibles de traverser et rétablir leur humanité.


Le mouvement Black is Beautiful est un mouvement phare et qui prend naissance dans les années 1960 aux Etats-Unis qui, au moyen de représentation positive, montrait et démontrait la beauté et la pluralité des personnes noires.


La représentation est un outil politique, Toni Morrison, écrivaine noire américaine et auteure du célèbre Beloved, ne le niait pas.

Elle estimait que ces mouvements doivent pourtant s’accompagner d’activisme et d'actions politiques et sociales pour de réels changements sociaux nécessaires à l'amélioration des conditions de vie des personnes noires.


Toni Morrison était persuadée que l’éducation est un moyen par lequel les personnes noires peuvent améliorer leurs conditions de vie (même si la classe n'efface jamais la race dans des sociétés capitalo-blantriarcales), elle était d'avis qu'en participant activement dans la vie de la communauté (associations et entreprenariat noir, domaines intellectuels), la condition des personnes noires s'en voyait améliorée.


Pour en revenir aux stéréotypes raciaux, on ne peut nier qu'ils aient des conséquences sur la vie sociale, économique, sentimentale, sexuelle des personnes noires.

Kimberlé Crenshaw, féministe et juriste noire américaine, théorise en 1989 le terme d’intersectionnalité pour faire comprendre et montrer toutes les intersections dans lesquelles se trouvent les femmes noires et in fine les personnes noires.


Ce terme d’intersectionnalité qui se voit lui aussi approprié par des personnes nullement concerné par des problématiques raciales ou de "minorité de genre" alors que l'intersectionnalité a pour but de démontrer le les effets sociaux du racisme.


Ces stéréotypes débutent très tôt et pour les petites filles noires se caractérisent par l’hypersexualisation et l’adultification.


Adultification : effacement et négation de l’innocence qui définissent pourtant l’enfance.


L’adultification pour les enfants noir.e.s c’est le fait de les décrire comme étant de nature mauvais.e.s, calculateur.trice.s et qu'iels mériteraient un traitement plus dur par la société.

Ce traitement refuse aux enfants noir.e.s toutes les protections dont iels seraient en droit de recevoir de la part de la société.

Comme beaucoup d’oppressions liées au racisme, celle-ci est une héritière de la période esclavagiste où les enfants noir.e.s étaient exploité.e.s très jeunes et subissaient des traitements inhumains.

Et aussi, la construction de certains foyers où une grande responsabilité familiale et économique repose sur les enfants noir.e.s.


L’adultification n’échappe pas à la binarité et est appliquée avec des stéréotypes différents pour les hommes et femmes noir.e.s.

Femmes noires : hypersexualisées, considérées très jeunes comme étant matures ce qui les rend plus sujettes aux violences sexuelles.

Hommes noirs : sexualité précoce, violence, délinquance.

Stéréotypes communs : violences et agressif.ve.s


Tarana Burke a voulu rétablir cette injustice qu'est l'adultification avec le mouvement ME TOO qu’elle a fondé depuis 2006 et dont l'origine lui a été retirée fin 2017 avec l’émergence de l’affaire Weinstein au profit de femmes blanches et célèbres !

Au sein de son organisme ME TOO, Tarana BURKE a accompagné et accompagne toujours des fxmmes et jeunes filles noires qui ont été victimes de viols et d'agressions sexuelles en leur mettant à disposition des ressources pour leur guérison.




4/ Le colorisme, texturisme où comment des discriminations à l'égard des personnes noires contribuent à leur déshumanisation :

Ces discriminations prennent racine dans la période esclavagiste et la colonisation :


Les normes de beauté occidentale, autrement dit blanches, véhiculent le fait que plus on se rapproche des blanc.h.e.s mieux on peut être intégré.e.s à la société et être accepté.e.s.


Un test révélateur a été réalisé avec des enfants avec des poupées blanches et noires.

Dans les années 50, un psychologue américain avait présenté une poupée noire et une poupée blanche à des enfants noir.e.s.

Il leur avait ensuite demandé avec laquelle iels voulaient jouer, laquelle était belle, gentille, moche, méchante, et enfin laquelle leur ressemblait.

Les observations de cette expérience sont tristes, car la poupée noire y est souvent désignée comme moche, méchante, du fait qu'elle soit noire.

Les enfants finissaient par la choisir que lorsqu'on leur demandait à quelle poupée iels ressemblaient.


L'expérience est refaite régulièrement depuis 1950 et les résultats peinent encore à s'inverser.


Ce que cette expérience montre, c'est à quel point l'environnement social dans lesquels évoluent des enfants a un impact sur l'image qu'iels ont d'elleux-mêmes et ce dès le plus jeune âge.


Le colorisme c’est la continuité du racisme en appliquant des discriminations encore plus sévères à l'égard des personnes noir.e.s ET à la peau plus foncée.


L'explication primaire qui pourrait être faite de cette discrimination est le fait que les personnes noires à la peau plus claire auraient été "mieux traitées" pendant la période de l’esclavage (assignées à la maison et à la vie plus proche des propriétaires de personnes mises en esclavage, accès au savoir ...), tandis que celleux à la peau plus foncée étaient assigné.e.s aux travaux les plus rudes (champs de coton, champs de canne à sucre, travaux manuels...).


Alice Walker, auteure notamment du très connu et célèbre « La couleur pourpre » (adapté au cinéma par Steven Speilberg dans le milieu des années 80) utilise pour la première fois le terme colorisme en 1983 dans le but de définir cette discrimination basée sur la hiérarchie des couleurs entre personnes noires.


Aux Etats-Unis, "le test du sac en papier marron" est popularisé pour estimer le degré de noirceur des personnes et implicitement leur degré d'acceptation et de désirabilité !


Le colorisme a pour conséquence que les personnes noires ont recours à des techniques de transformations physiques pour répondre aux injonctions sociales et racistes : défrisage, dépigmentation, parfois chirurgies esthétiques (pratiques que l’on observe aussi dans d’autres pays comme en Asie : Inde, Corée etc …).


Aussi, le colorisme est une discrimination qui peut aller à nier l’identité noire aux personnes qui ont recours à de telles transformations alors même qu'elles en ont recours pour être mieux traitées et acceptées par ces mêmes sociétés qui les oppriment !


Le colorisme contribue à mettre en avant les personnes noires à peau claire du fait qu'elles soient perçues plus jolies, plus acceptables par la société et crée un climat de défiance, de compétition et de non reconnaissance de cette discrimination envers les personnes les plus foncées.


Il est à noter que le colorisme n’agit pas de la même manière pour les hommes qui eux sont surtout jugés sur leur supposé force animale et leur puissance sexuelle.


Les hommes noirs, par exemple, sont exclus et n'investissent que très peu ou de manière moins visible les milieux intellectuels (politique, science notamment) au profit des milieux sportifs et musicaux où ils sont sur-représentés.


Le texturisme est un enfant direct du colorisme et est une autre discrimination qui appliquent des critères de beauté et en particulier à l'égard des fxmmes noires concernant leur chevelure selon le "degré" de "docilité".

Le cheveux a fait l'objet d'une classification par Andre Walker, répertoriant le cheveux de 1A à 4C ... 4C étant le cheveux le plus crépu.

On y trouve des mots tels que "facile" ou "difficile" pour parler des cheveux.

Vocabulaire qui n'est pas innocent dans l'acceptation pour certaines personnes noires de la particularité de leur chevelure.


Toutes ces classifications et discriminations sont à l'origine de souffrances chez les personnes qui les subissent, mais surtout parfois à des situations de harcèlement, transformations physiques irréversibles, pratiques dangereuses pour la santé mais aussi des conséquences économiques et sociales (obtention d'un logement, d'un emploi, crimes racistes).