Les liens invisibles

Chaque année, pendant le mois des Fiertés, j’écris un article. Il est très important pour moi que mon identité lesbienne soit visible, et cela passe par des récits parfois inspirés de faits personnels ou fictifs, mais toujours assumés et que j’aime partager. Ce texte raconte l’histoire de deux femmes qui s’aiment, et montre la façon insidieuse dont cet amour peut, peu à peu, se transformer en contrôle. C’est une histoire qui pourrait arriver à votre voisine, à votre meilleure amie, voire peut-être à vous-même. Elle n’est pas rare, au contraire, elle est plus commune qu’on ne le croit souvent.

Le contrôle coercitif dans les relations lesbiennes existe bel et bien. On en parle peu, mais il est réel.

***

Elle ne se souvenait plus très bien du moment précis où tout avait commencé. Elle gardait en mémoire surtout la fin dramatique de leur histoire. Ou plutôt, ce qui n’en était pas vraiment une, de fin, mais plutôt une libération car elle avait été toujours été placée là, enfermée dans une cage invisible dont elle ne distinguait plus les barreaux, et qui, même des années plus tard, continuaient de la retenir.

Elle rencontre l’autre un soir d'automne, dans un petit café queer. Elle était belle à en couper le souffle et c’est la première chose qu’elle avait remarquée. Ses cheveux crêpus étaient regroupés en une demi-queue soignée qui atteignait ses épaules, ses yeux noirs brillaient comme des onyx polis, et son sourire était chaleureux, honnête et invitant.

Elles ont parlé pendant des heures, échangeant confidences et petites anecdotes. Chacune était attentive, vraiment intéressée par chaque détail qu’elles se partageaient. Elles se posaient les bonnes questions, avec douceur et curiosité. Elles s’écoutaient attentivement, sans jugement. C'était rare et précieux. Quand elle est rentrée chez elle ce soir-là, elle s’est endormie en souriant, le cœur léger et apaisé, rempli d'une espérance nouvelle.

« L’autre est peut-être la bonne ».

Au début, tout semblait parfait. Elles s’appelaient plusieurs fois par jour, se racontant les moindres détails de leur quotidien. Elles sont rapidement devenues inséparables. L’autre voulait savoir où elle se trouvait, qui elle rencontrait, ce qu'elle faisait et surtout quand elle allait venir la voir. Au début, elle trouvait cela profondément touchant ; c’était, à ses yeux, la preuve que l’autre tenait vraiment à elle.

« C'est parce que je t'aime », lui disait l’autre doucement.

« J’ai besoin de toi pour vivre », murmurait l’autre quand elle la serrait contre elle.

Petit à petit, les exigences de l’autre augmentaient et devenaient de plus en plus pesantes. L’autre a exigé qu’elle ne sorte pas sans elle. Puis, elle a commencé à juger ses ami.e.s en les qualifiant de « néfastes » ou « trop influent.e.s ». Progressivement, comme cela rendait leur relation tendue, elle a fait le choix de cesser de les voir. Elle préférait cette solution, car en fin de compte c’était plus simple : moins de conflits, moins de tensions, et une routine plus facile à gérer avec l’autre.

Au bout de quelques mois, elle ne voyait presque plus ses ami.e.s. Ses contacts avec sa famille s’étaient progressivement compliqués et sont devenus plus rares. Son téléphone était devenu un terrain miné, l’autre le lui prenait et vérifiait ses messages afin de voir avec qui elle échangeait. L’autre lui dictait également ce qu'elle devait porter. Ses vêtements étaient jugés « trop provocants », « trop féminins », « trop transparents », « trop courts ». Ses cheveux n’étaient jamais assez bien coiffés. Ses ongles, qu’elles aimaient pourtant longs et vernis, ne convenaient plus à l’autre qui critiquait sa manucure alors qu’auparavant elle l’appréciait. Ce n’était pas tout. L’autre contrôlait ses heures de travail, surveillait ses moments de repos et exigeait qu’elle se rende disponible pour elle à chaque fois qu’elle le demandait, sans tenir compte de sa propre fatigue et de ses impératifs. Si elle ne répondait pas présente, l’autre prétendait que c’était forcément parce qu'elle faisait quelque chose de mal. Qu’elle la trompait. Pourtant, elle était incapable de tromper l’autre. Elle l’aimait. Si elle se plaignait, l’autre l’accusait d'égoïsme. Si elle demandait de l’espace, l’autre lui reprochait de manquer de reconnaissance, elle qui se sacrifiait tant.

Lentement, presque imperceptiblement elle disparaissait. Elle devenait peu à peu une version amoindrie d'elle-même. Un pantin à la disposition de l’autre.

Le premier signal d’alerte s’est manifesté quand elle a osé exprimer un désaccord. Elle avait été peinée par rapport à une parole vexante et humiliante que l’autre lui avait dite. Elle a voulu poser une limite. L’autre a explosé. Elle a hurlé. S’est défendue en disant qu’elle ne comprenait rien à rien et qu’elle faisait continuellement des histoires pour se rendre intéressante. L’autre lui a rappelé tout le bien qu’elle lui apportait et de comment elle avait changé sa vie depuis qu’elles étaient ensemble. Sans l’autre, elle ne serait personne. L’autre a ajouté qu’elle pouvait mettre un terme à leur relation sur-le-champ. Elle est partie en pleurs de chez l’autre. Après avoir regagné son domicile, s’en sont suivis des jours de silence au cours desquels l’autre n’a répondu ni à ses appels, ni à ses messages.

Quand l’autre s’est enfin résolue à répondre, après une semaine, c’était soudainement l’accalmie. L’autre a supplié son pardon et lui a fait des promesses, lui a offert des fleurs. Pendant une semaine, tout a été merveilleux à nouveau. Entretemps, elle avait appris la leçon : ne pas contester l’autre. Ne pas exprimer son avis. Ne pas être. Disparaitre.

Les accusations, les intimidations et les humiliations de l’autre sont devenues de plus en plus fréquentes. Elle la traitait d'incompétente, de ratée, et ne cessait de répéter qu'elle avait de la chance de l'avoir dans sa vie. Elle rabaissait systématiquement ses accomplissements professionnels, minimisant ses réussites. L’autre la décourageait d’entreprendre toutes activités et loisirs qui pourraient la tenir éloignée d’elle ou qui lui permettrait de se réaliser en dehors de leur couple. Elle ne disposait d’aucun temps libre. Quand elles étaient en public, très souvent parmi l’entourage de l’autre, l’autre l’imitait pour la ridiculiser. Pire, l’autre interpellait son entourage sur des questionnements ou des problématiques qu’elle lui avait personnellement confié pour qu’ils donnent leur avis. Elle justifiait ces indiscrétions en avançant l’argument que ce n’était pas un secret et que ce n’était pas si confidentiel. L’autre la surnommait par des noms cruels ou infantilisants, et invoquait l'humour quand elle se rendait compte que ses mots l’avaient blessée.

« Tu ne comprends jamais rien à l’humour » disait l’autre.

« Tu te prends trop au sérieux ! ».

Malgré tout cela, leur relation s’est étirée avec le temps. Le contraste était frappant entre elles. L’autre rayonnait toujours, les mêmes yeux rieurs, le sourire éclatant. Et elle affichait les signes d’une personne qui dormait peu et qui ne s’alimentait pas correctement. Elle ne se reconnaissait plus en regardant son propre reflet dans le miroir.

Puis elle a commencé à noter les choses, à consigner avec soin chaque détail. Ce qu’elle partageait à l’autre, et ce que l’autre donnait en guise de réponse. Les mensonges répétés, les tromperies. Les trahisons que l’autre parvenait toujours à justifier. L’autre trouvait des explications à ses comportements, à sa surveillance constante et à sa méchanceté. Toujours en chargeant la responsabilité sur elle. L’autre prétextait que c’était à cause d’elle qu’elle agissait comme cela. Et, peu à peu, elle a fini par comprendre. Ce n'était pas de l'amour. C'était une prison soigneusement et magnifiquement décorée. C'était du contrôle qui avait été méthodiquement installé.

Elle a lu des articles. Elle s’est procuré l’ouvrage de Carmen Maria Machado, « Dans la maison rêvée », et elle a surligné tous les passages qui avaient une résonance avec sa propre histoire, comme si chaque phrase éclairait un coin sombre de sa mémoire. Elle écoutait des podcasts sur les relations abusives, compilant les témoignages et les analyses, et elle reconnaissait dans chaque description des échos familiers. Elle a compris ce qu’était le gaslighting. Elle pleurait en lisant et en écoutant, car chaque mot lui faisait mal tout en la libérant simultanément, ouvrant peu à peu la brèche et la possibilité d’un autre récit pour elle-même.

Elle n'a pas eu la vie douce après avoir quitté l’autre. Elle a beaucoup pleuré. Elle a connu de nombreuses nuits blanches. Elle a perdu une quantité inquiétante de poids en plus de celui qu’elle avait déjà perdu durant la relation avec l’autre. Elle a eu des crises de panique. Elle avait complètement perdu confiance en elle.

Peu à peu, elle a fini par se retrouver. Elle a renoué avec ses ami.e.s. Elle s’est remise à porter les vêtements qui lui plaisaient. Elle a recommencé à rire franchement.

Lentement, méthodiquement, elle est redevenue elle à nouveau. Pas celle d'avant l’autre (cette version d’elle, elle ne la retrouverait jamais), mais une nouvelle version d’elle : plus forte, plus consciente. Jusqu’à la liberté retrouvée.

***

Qu'est-ce que le contrôle coercitif ?

Le contrôle coercitif est un modèle de comportement répétitif et systématique qui vise à soumettre et dominer un.e partenaire. Ce n'est pas une simple dispute passagère, ni un conflit occasionnel. C'est un système de manipulation psychologique qui peut être accompagné de violences physiques, d'atteintes émotionnelles et de pressions visant à priver l'autre de son autonomie.

Le contrôle coercitif est un pattern, une habitude systématique de domination.

Les formes du contrôle coercitif :

Contrôle émotionnel : humiliations répétées, remarques dévalorisantes et tentatives constantes de minimisation ;

Isolement : éloignement progressif de la famille, des ami·e·s et des autres réseaux de soutien, des proches, contrôle du récit, dissuasion à ce que la personne la réalité de la relation à autrui ;

Contrôle financier : gestion stricte et coercitive de l'argent, restriction de l'accès aux ressources, empêcher de travailler ou donner un avis négatif sur les postes occupés, contrainte de suivre un train de vie qui ne correspond pas à la situation économique ou aux choix personnels ;

Surveillance : contrôler et vérifier le téléphone, consulter les messages, valider ou exclure certaines personnes de l’entourage de sa.son partenaire, suivre les déplacements et surveiller les sorties voire les interdire, surveillances exercée par le biais d’autres personnes pour le compte de la personne qui exerce le contrôle coercitif sur le.la partenaire ;

Contrôle du corps : imposer une tenue vestimentaire, contrôler l'apparence, surveiller l'intimité sexuelle, bafouer le consentement et nier l'autonomie corporelle ;

Menaces : menacer de mettre fin à la relation, de prendre les enfants, de révéler des détails intimes publiquement ou à des proches, intimidation ;

Violence : verbale, émotionnelle, physique ou sexuelle, comportements ou actes qui portent atteinte à l’intégrité, non-respect du consentement, introduction à des pratiques sexuelles ou des partenaires sexuels non consentis, atteinte à la dignité et/ou au bien‑être d’une personne.

Pourquoi c'est plus difficile pour les couples de Femmes :

Le contrôle coercitif dans les relations lesbiennes existe dans une couche supplémentaire de complexité. Les victimes font face à des pressions émotionnelles et sociales intenses, à de l’isolement progressif ou brusque de leur réseau de soutien, et à des dynamiques de pouvoir souvent invisibilisées qui découlent de facteurs intersectionnels tels que le sexe, l’orientation, la race, l’âge, le niveau social et les normes culturelles. Mais aussi :

Un manque de reconnaissance sociale : beaucoup croient que les violences n’existent qu’au sein des couples hétérosexuels (misogynie et lesbophobie) ;

L'outing comme arme : la menace de révéler l'orientation sexuelle de l’autre personne ;

La cancel culture : après une rupture, il n’est pas rare qu’il faille devoir choisir un camp (victime/bourreau dynamique) ;

Une communauté restreinte : isolement social accru au sein de la communauté LGBTQIA+ ;

Des ressources limitées : peu d’espaces ou associations spécialisés reconnaissent les relations LGBTQIA+;

Les signes d'alerte :

Si vous ou une personne que vous connaissez vivez ces situations, c'est peut-être un signe de contrôle coercitif :

  1. Vous vous sentez constamment blâmé.e pour les problèmes de la relation ;

  2. Vous avez perdu contact avec votre famille et vos amies ;

  3. Vous n'avez plus le contrôle sur votre argent ;

  4. Vous avez peur de votre partenaire ou de comment elle/il réagira à vos actions ou décisions ;

  5. Vous modifiez constamment votre comportement pour éviter un conflit ;

  6. Vous vous sentez constamment surveillé.e ou contrôlé.e ;

  7. Vous avez l'impression de disparaître et que vous ne savez plus qui vous êtes ;

  8. Votre partenaire contrôle votre apparence, vos vêtements ou votre intimité sexuelle, vous contraint à des pratiques auxquelles vous ne consentez pas vraiment ;

Ce que vous pouvez faire :

Si vous ou une personne que vous connaissez êtes victime de contrôle coercitif :

  1. Reconnaître que ce n'est pas votre faute. Ce ne sont pas vos défauts qui causent ce comportement ;

  2. Parlez à quelqu'un de confiance : une amie, un membre de la famille, un.e professionnel.l.e ;

  3. Créez un plan de sécurité : comment partir, où aller, quoi apporter ;

  4. Conservez des preuves à l’abri : messages, journaux, captures d'écran ;

  5. Contacter les services d'aide spécialisés ;

  6. Cherchez du soutien thérapeutique ou du conseil ;

  7. Si vous connaissez quelqu'un dans cette situation : Croyez-la. Ne jugez pas. Ne la blâmez pas pour son choix de rester. Maintenezle contact, l'isolement est une arme de contrôle. Offrez du soutien sans ultimatum. Aidez-la à trouver des ressources.

Les Ressources

En France et dans les pays francophones :

  • 3919 : Numéro national de violence (disponible 24h/24) ;

  • SOS Violences Conjugales ;

  • Urgence homophobie https://urgence-homophobie.fr/;

  • Ressources féministes LGBTQIA+;

  • Violences sexuelles et basées sur le genre : un glossaire de A à Z FIDH (Fédération Internationale pour les Droits Humains).

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