On a coutume !

On a coutume de dire que ce qui ne nous tue pas nous renforce. J’aurai plutôt coutume de dire que ce qui ne nous tue pas nous rend plus craintif.ve.s, plus prévoyant.e.s, moins spontané.e.s, plus suspicieux.se.s.

Ce qui ne nous tue pas... nous retire quelque chose ou quelqu’un.e. Ce qui ne nous tue pas nous enlève une part de joie, d’insouciance, de la sécurité intérieure.

La partie la plus ardue, après avoir été privé.e.s de bonheur, de quiétude, de santé, après avoir été blessé.e.s est le moment où l’on doit revenir à la vie où l’on doit doucement reprendre sa vie à l’endroit précis où on l’avait laissée au moment de l’épreuve, en recomposant peu à peu ce qui a été ébréché.

En débutant cette année, je n’avais malheureusement pas les meilleurs présages compte tenu des circonstances dans lesquelles s’était terminée l’année 2024. J’étais malade et, en plus de n’avoir pas pu bénéficier des soins adéquats pour obtenir un diagnostic précis, je m’étais habituée à souffrir, à limiter mes activités et à voir mon corps se transformer en mon pire adversaire. Ce n’est que très logiquement qu’après des années à supporter de telles douleurs, il ait fini par lâcher.

Je ne m’étais pas non plus rendue compte de la fatigue morale et physique auxquelles je m’étais accoutumée et que j’avais normalisé avec le temps. Je ne disais rien. C’est très courant chez moi de ne pas me confier, de garder tout pour moi, jusqu’à l’implosion, jusqu’au moment où il n’y a plus rien à retenir.

Quoi qu’il en soit, l’année 2025 a débuté par une opération compliquée qui m’a obligé à ce que l’on me retire l’utérus, cet organe souvent considéré comme central quand on est une femme. Cet organe présenté par certains comme le réceptacle de toute notre énergie féminine — ou toute autre croyance new age. Mais ce n’était pas tout : en plus de mon utérus, huit centimètres de mon appareil digestif ont dû être enlevés, car l’endométriose, la maladie dont je suis atteinte, avait gravement endommagé des zones de mon système digestif, rendant nécessaire cette ablation pour préserver le reste de ma santé.

Fin février, cela fera un an que j’ai été opérée et malgré le fait que ma santé s’est drastiquement améliorée par endroits, mon corps est différent. Il ne réagit plus de la même manière et dire que je me base pour écrire ces lignes sur un corps qui était malade. Après la convalescence pendant laquelle j’ai dû récupérer des suites de l’opération, j’ai repris la mobilité douce, une alimentation que j’ai dû adapter pendant quelques mois. Plus rien n’est pareil. Et ce qui me fait dire que l’adage qui dit que l’on s’habitue à tout ce qui est familier, même quand cette familiarité nous fait du mal, est vrai.

Les douleurs liées aux règles ont disparu pour laisser place à des douleurs inopinées et imprévisibles que je ne peux pas maîtriser. Mon ventre et la zone du péritoine restent particulièrement sensibles et sources d’inconfort. Je sais aussi que beaucoup de personnes pourraient penser que je devrais me réjouir de ne plus porter en moi l’élément responsable de cette souffrance ; pourtant le fantôme de sa présence continue de hanter mon corps et mon esprit. Mon corps a emmagasiné la douleur qu’il a endurée pendant une trentaine d’années, et il me la rappelle à mon « souvenir » malgré mon hystérectomie, les traces de ce vécu inscrites en moi.

Dix mois, après cette opération, je me réjouis d’avoir retrouvé une vie normale et apprendre à refaire confiance à mon corps et à ses capacités de récupération. Je ne me sens pas moins femme depuis que je vis sans mon utérus car j’ai conservé une activité hormonale étant donné que mes ovaires ont été conservés. Je me sens comme une personne sans menstruation seulement.

***

Cette année m’a demandée de faire appel à mon calme tant elle a été empreinte de mauvaises nouvelles. Je m’étais préparée à presque tous les évènements qui m’ont touchée car je connais ma capacité à réagir et à trouver des solutions et faire preuve d’inventivité qui est certaines fois nécessaires. Je ne m’étais pas préparée au décès d’une personne qui a façonné ce que je suis aujourd’hui. C’est elle qui m’a appris à devenir une femme libre. Depuis, je ressens un vide. Comme un manque profond, une absence qui résonne dans mon quotidien. Et tout en même temps, je me sens investie de l’héritage transmis.

J’ai toujours eu du mal à savourer pleinement l’instant présent. Depuis quelques semaines, un voile assombrit mon humeur et ralentit mes actions. Déjà si sujette à la nostalgie, je me surprends à me réfugier dans un espace intime et immobile, où je serais sûre que rien de douloureux ne pourrait survenir. Seulement, ce n’est pas souhaitable de vivre sans s’exposer aux risques, ni de se mettre à l’abri en se fermant complètement aux autres. C’est de l’ordre du punitif, une façon de se priver de ce que la vie peut offrir de beau et d’imprévisible.

Je ne veux pour autant pas demeurer dans un environnement où je me réfugie et me ferme en pensant que cela me protège. À quarante ans passés, je me dis qu’il serait temps que je puisse m’accorder davantage de douceur et apprendre à apprécier les belles choses qui croisent mon chemin. Faut-il pour apprécier que tout s’aligne parfaitement, ou la véritable difficulté et la plus riche des leçons serait de trouver le bonheur même lorsque mon équilibre vacille un peu ?

 

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ENDO-SURVIVOR (partie 1)