Lesbianité, représentativité, où est la sororité ?
À peine la saison 4 de Bridgerton s’est-elle achevée que de nombreuses spéculations sur la saison suivante ont émergé, alimentées par des commentaires et théories en ligne. Très vite, le centre de l’attention s’est focalisé sur la question de savoir laquelle ou lequel des enfants Bridgerton serait au centre de la prochaine intrigue, car selon la chronologie des romances historiques écrites par Julia Quinn, le tome 5 est consacré à Eloïse. Ce qui a sans nourri des attentes de la part des “gentle readers” de pouvoir enfin avoir projeteur tourné sur Eloïse.
C’était sans compter que les producteurs de la série, à l’occasion d’une annonce officielle, ont déclaré que la romance suivante qui serait mise à l’écran aurait pour protagonistes principales Francesca Stirling et Michaela Stirling, cousines par alliance. Michaela est la cousine de feu John Stirling, comte de Kilmartin, et Francesca sa veuve. Suivant cette déclaration, un certain nombre de spectateurices n’ont pas accueilli cette nouvelle avec enthousiasme. En effet, attention spoiler : Francesca s’est mariée avec John. Après un séjour en Ecosse puis ils sont retournés à Mayfair. A l’issue de la saison 3, Michaela revient elle aussi pour s’installer au domicile des jeunes époux. Au cours de la saison 4, John décède subitement.
Depuis, le lancement de la série Bridgerton, les producteurs n’ont pas toujours respecté l’ordre des ouvrages et ont pris des libertés narratives depuis la première diffusion en décembre 2020. Jusqu’ici, à ma connaissance, peu de protestations ont été émises à l’encontre des différences d’écriture entre la série et les romans. Les protestations les plus audibles et courantes ont concerné la critique de la présence d’acteurices racisé.e.s dans la série télévisée (il a fallu par exemple démontré que la Reine Charlotte a vraiment été un personnage historique et noire). Il est vrai que la question de la race n’est pas directement abordée dans la série Bridgerton, mais une partie de son audience, qui tient des propos racistes, affirme qu’il n’y aurait pas eu de personnes non blanches notoires et importantes en Angleterre au temps de la Régence (1811 à 1820). Ce qui met en évidence que la série s’érige en un modèle de représentativité tant concernant la diversité de son casting et des problématiques proposées.
Les producteurs et l’auteure de la romance Bridgerton (qui participe au développement de la série) se sont accordés, malgré l’époque historique couverte, d’y insérer des sujets contemporains : l’acceptation de soi, la bisexualité, le plaisir féminin, l’amitié féminine et d’autres enjeux liés à l’identité et aux rapports de pouvoir et de classe, rendant le récit à la fois ancré dans son cadre historique et résonant pour les spectateurices d’aujourd’hui.
Pour en revenir à Francesca, elle se questionne durant la saison 4 sur son intimité et sa vie affective, ainsi que sur sa satisfaction sexuelle. Elle est mariée avec John et a un désir d’enfant. Malgré l’affection sincère et l’amour qu’elle éprouve pour son mari John, elle semble ressentir peu de plaisir lors de leurs ébats. Ce que l’on perçoit à l’écran, c’est qu’elle n’éprouverait pas de plaisir. Je ne peux pas m’avancer mais je suppose qu’à cette période historique le plaisir féminin et la santé sexuelle des femmes n’étaient pas des préoccupations de société. On assiste alors aux interrogations de Francesca qui se demande comment elle pourrait atteindre l’orgasme. Elle se tourne vers Pénélope, épouse de son frère Colin, puis vers sa mère. Elle se rend compte, d’après les confidences de ces dernières, qu’elle n’expérimente pas la même chose qu’elles dans le cadre de son mariage : le tourbillon amoureux, l’engouement et le désir de l’autre. Si les interrogations de Francesca portent d’abord sur le désir et le plaisir féminin, elles nous amènent à une réflexion plus large sur son identité sexuelle, qui semble venir la tourmenter et la déstabiliser. Par ailleurs, si ses interactions avec Michaela ont été difficiles quand celle-ci s’est installée au domicile des époux, un rapprochement se développ entre les deux jeunes femmes au fil des épisodes. Elles se rapprochent, se comprennent, s’apaisent l’une et l’autre. Une complicité se crée progressivement entre elles.
Ce développement autour de Francesca et la manière dont ses “troubles et questionnements” sont mis à l’écran traduisent le tourment que peuvent susciter les interrogations sur l’identité sexuelle. Le fait que ces thèmes restent d’actualité montre aussi combien ils sont importants et peuvent résonner auprès d’un certain public. En effet, dans des sociétés où l’hétérosexualité demeure la norme dominante, il est particulièrement difficile de trouver des réponses claires ou des repères lorsque l’on se sent en décalage avec cette identité pourtant présentée comme évidente et universelle.
C’est avec une attention particulière que j’ai été attentive aux débats autour de l’identité lesbienne suivant l’annonce de la nouvelle saison. Il a été décevant de constater que le public de la série Bridgerton, majoritairement composé de femmes hétérosexuelles, a émis les plus grandes réserves quant à une idylle naissante entre Francesca et Michaela. Alors que le personnage d’Anthony est interprété par Jonathan Bailey, ouvertement gay dans la vie réelle, et que le personnage de Benedict est explicitement bisexuel dans la série. La réaction populaire a révélé des réticences bruyantes et visibles, parfois exprimées avec virulence sur les réseaux. Certaines fans de la série ont publié des posts sur Instagram sous forme de reels ou par écrit. Ces publications m’ont surprise dans la mesure où le progressisme a toujours été présent au sein de la série depuis sa diffusion et prendre comme prétexte que dans la romance d’origine (qui est une fiction je le rappelle) écrite par l’auteure, Francesca relationne avec un Michael et non Michaela et que le sujet de son infertilité ne pourrait pas être correctement traité au sein d’un couple lesbien ! Mais aussi parce que ce même auditoire, à savoir les femmes hétérosexuelles, a plébiscité fin 2025 la série Heated Rivalry, inspirée de la saga Game Changers, un cycle de romans de romance sportive imaginé par Rachel Reid, et qui met en scène des protagonistes masculins gays et amoureux.
La série Bridgerton n’est pas la première adaptation à avoir été modifiée par rapport à l’œuvre d’origine. Les réactions à l’annonce de la saison 5 ont mis en évidence la lesbophobie et la misogynoir de certaines personnes qui composent son public. Ces personnes ont prétexté, que selon elles que la queerness n’aurait pas existé à cette période. A cette occasion, elles ont révélé une posture de personnes privilégiées : le fait d’être habituées à toujours être placées au centre des romances. Que leur intérêt est très souvent dirigée vers les personnages masculins, même quand ceux-ci ne sont pas hétérosexuels. Cela démontre qu’elles forment un auditoire peu enclin à l’inclusion d’autres dynamiques relationnelles, et encore moins lorsque ces dynamiques concernent exclusivement des femmes et pire encore quand cela concerne des femmes non blanches.
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Je parle très peu de ma lesbianité parce que même si elle a toujours été ma réalité depuis mon enfance, il a toujours été violent pour moi d’avoir eu à me conformer à une société qui, je le voyais bien, n’était pas disposée à accepter et à faire de mon identité une banalité. Cette retenue vient de l’appréhension d’être réduite à une étiquette, et du poids des regards et des jugements qui persistent, même dans des espaces supposément bienveillants.
Le fait de m’être conformée à une société homophobe m’a permis d’avoir des enfants avec deux hommes de manière naturelle. Mon premier enfant, je l’ai eu avec un homme violent. Mon second enfant, je l’ai eu avec un homme que je voulais choisir précisément pour qu’il ne soit pas une entrave à ma réalisation personnelle. Que je puisse, même avec sa présence dans une coparentalité, continuer d’être libre et suivre mon propre chemin.
Ce n’est pas parce qu’aujourd’hui je peux affirmer que je suis lesbienne que je me débarrasse pour autant des injonctions liées à mon genre et au patriarcat. Je continue, même en relationnant exclusivement avec des femmes, d’être sous son prisme. On ne cesse jamais quand on est une femme à être associée aux hommes. Même quand ils sont absents de nos vies affectives, sentimentales et sexuelles. Même en sortant de l’hétérosexualité et même en vivant des Relations queer/ non hétérosexuelles le joug et les injonctions cis-hétérosexuelles sont permanentes.
Je ne peux pas dire que je déteste les hommes, mais plus je vis ma lesbianité pleinement, plus ils me sont indifférents. Plus je suis libre et débarrassée de toutes les injonctions qui m’ont jadis oppressée et moins je ressens leur absence dans ma vie actuelle comme une anomalie. Très vite après mon “coming out”, j’ai envisagé ma vie sans qu’ils interviennent dans aucune de mes problématiques. Que ce soit de ma sexualité que je trouve plus libre, plus épanouie et satisfaisante. A la manière dont je gère ma vie personnelle, sociale et familiale.
Cependant, comme le monde et les sociétés demeurent profondément hostile à l’idée que deux femmes puissent s’aimer et envisager une vie commune, j’ai eu du mal à rencontrer des femmes qui pouvaient véritablement se projeter dans cette possibilité pour elles-mêmes. Mes premières histoires lesbiennes se sont mal déroulées. Elles ont été soient clandestines ou ambiguës, manquant de clarté et de sécurité affective me concernant. Cela m’a troublée qu’à la finalité et ce malgré l’intérêt et l’amour exprimé ces femmes ne se décident pas à quitter l’hétérosexualité. La difficulté étant que la présence des hommes était trop importante dans leur vie. Que ce soit directement ou indirectement, leur influence était omniprésente, ce qui a eu pour résultat des histoires sentimentales avec des issues dramatiques.
Il a été nécessaire et important pour ma construction et l’établissement de mon identité lesbienne que je me distance de ce type de relations. Elles devenaient une entrave et provoquaient des questionnements auxquels j’avais pourtant trouvé des réponses. Je vivais avec le doute que je ne pourrais pas vivre une vie de lesbienne. Étais‑je vraiment lesbienne ? Était-ce raisonnable de me lancer dans ces histoires sentimentales en sachant d’avance que ce ne serait pas simple ? Étais‑je prête à devenir invisible, tout en restant tout en même temps une cible aux yeux de la société ? Cette distance s’est faite progressivement et au fil de mes rencontres. J’ai pris confiance. Je me suis affirmée.
Être lesbienne dans des sociétés cis-hétéronormatives est un acte politique. C’est dire non à tout un système normatif, à des injonctions culturelles et à un conditionnement social et affectif ancré. Et malgré cela, je comprends la difficulté, les risques et les dangers que cela implique de s’annoncer en dehors de ces normes. C’est autant de sacrifices, de renoncements et d’expositions à la violence que d’affirmation de soi.
Le lesbianisme s’est imposé.
Le lesbianisme a toujours été la réponse à toutes les questions que je me posais.
Le lesbianisme, avec toutes les difficultés et les défis que cela implique, est mon identité.
De façon générale, et même si j’évolue au sein d’environnements qui me préservent en grande partie de la violence homophobe, je reste consciente qu’elle peut me frapper à n’importe quel moment. Ma situation personnelle, ma vie sentimentale et ma vie familiale demeurent des lieux où persistent souvent de l’incompréhension, parfois du jugement, et même un certain voyeurisme.
Avec tous les débats autour de la nouvelle saison de Bridgerton, j’obtiens la confirmation que les sentiments d’appartenance et la représentativité sont bien sûr importants. Ce qui l’est encore plus, c’est de pouvoir avoir accès à des dispositifs associatifs, militants et communautaires solides et soutenants. Le fait d’appartenir à des groupes minorisés et minoritaires expose les personnes qui en font partie à de la violence institutionnelle ou interpersonnelle, parfois répétée et normalisée. Même dans le cadre de la fiction, ces personnes sont souvent persécutées, stigmatisées et harcelées, ce qui renforce des réalités sociales déjà existantes, comme par exemple ici la lesbophobie même venant de la part d’un public féminin.